Propagande au pays de l'oncle Sam

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Propagande au pays de l'oncle Sam
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  2   - mars 2013   - Za  m ane  Après la Seconde Guerre mondiale, les nationalistes marocains décident de plaider leur cause aux Etats-Unis. Installés à New York, ils s’activent dans les médias et les universités, mais surtout dans les couloirs de l’ONU fraîchement créée PAR DAVID STENNER* N ous sommes au milieu des années 1940. La Seconde Guerre mon-diale a modifié l’échi-quier international et ce n’est pas sans conséquences sur le pro-tectorat français au Maroc. Le débar-quement des Alliés en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, ainsi que la Confé-rence d’Anfa, en 1943, symbolisent la chute des vieux empires européens et la montée d’une nouvelle superpuissance mondiale, les Etats-Unis. Dans le même temps, la Charte de l’Atlantique (1941) et la Charte des Nations Unies (1945), tous deux promettant « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », inspirent des mouvements de libération à travers le monde. Comment réagit le mouvement nationaliste marocain à cette nouvelle constellation de puissances mondiales ?Le 14 février 1943, les nationalistes de la zone du protectorat espagnol présen-tent leur Manifeste de l’indépendance aux autorités coloniales mais aussi aux consulats américain et britannique. Le 11 janvier 1944, les activistes du Parti de l’Istiqlal (PI) font de même à Rabat. L’année suivante, Mohammed Lyazidi, secrétaire général adjoint du PI, se rend à San Francisco et adresse une pétition à l’Organisation des Nations Unies, récemment créée, afin de permettre aux Marocains d’y envoyer des délégués. Le nationaliste Mohammed Zeghari expliquera plus tard : «  Nous savions que nous avions besoin de l’aide étrangère    pour    réussir, par conséquent nous avions décidé d’exposer nos griefs et nos revendications devant l’opinion internationale ». C’est en effet à cette époque que les nationa-listes décident d’intensifier leurs efforts auprès des leaders internationaux. Le combat s’exporte C’est ainsi que, le 6 juin 1947, Mehdi Bennouna quitte le port de Tanger en direction des Etats-Unis afin de démarrer une campagne de propa-gande à New York et Washington. Ce Notre Histoire XX e  siècle Propagande au pays de l’oncle Sam  jeune membre du Parti national des réformes (PNR), né à Tetouan en 1918 et fils de Abdessalam Bennouna, a le profil idéal : ayant étudié le journalisme à l’Université américaine du Caire, il est anglophone et a acquis une expé-rience dans la presse. Muni d’argent et de lettres d’introduction du khalifa de la zone espagnole et du PNR, il se lie d’amitié avec les autres nationa-listes arabes qui se sont installés aux Etats-Unis pour la même raison que lui. Grâce à l’aide de l’Arab Office  ,  qui fait partie d’un réseau de centres prô-nant la cause palestinienne dans les capitales occidentales, du Haut comité arabe  ,  l’organe politique central de la communauté arabe de Palestine, et de AzzamPasha, le premier secrétaire général de la Ligue arabe, Mehdi Ben-nouna s’installe rapidement et com-mence son travail de porte-parole du nationalisme marocain. Sa mission est un succès : il rencontre régulière-ment des responsables du ministère Les nationalistes marocains savent qu’ils ont besoin d’une aide étrangère pour réussir et décident par conséquent d’exposer leurs revendications devant l’opinion mondiale J   Deux revues mensuelles relayaient le message nationaliste aux Etats-Unis.  Za  m ane - mars 2013   - 3 des Affaires étrangères américain, ainsi que des journalistes importants. Le 8 juillet, moins d’un mois après son arrivée, le  New York Times  rapporte que Bennouna, représentant de tous les partis nationalistes du Maroc, est venu chez l’oncle Sam pour «  s’assurer la  sympathie des Etats-Unis pour l’indépen-dance du Maroc et de l’Afrique du Nord ». Malgré les efforts impressionnants de Bennouna, les nationalistes marocains savent qu’ils ont besoin de quelqu’un d’autre afin d’améliorer leurs activités de propagande : un Européen éloquent et charismatique qui pourrait plaider leur cause dans le monde entier. Ils ne l’attendront pas longtemps. L’ami européen En 1949, un écrivain britannique débarque à Tanger avec l’intention d’écrire un récit de voyage sur le Maroc. Invité par les autorités fran-çaises, Rom Landau, ancien membre de la Royal Air Force et officier de renseignement de l’Office of War Information pendant la Seconde Guerre mondiale, est en quête d’une expérience spirituelle unique loin de la modernité occidentale, trop ration-nelle et séculaire pour lui. Ayant vécu en Tunisie et voyagé au Moyen-Orient pendant les années 1930, Landau connaît bien le monde musulman. Dès son arrivée, il rencontre le khalifa de la zone espagnole qui l’introduit ensuite auprès de Allal El Fassi, Ahmed Bala-frej et d’autres leaders nationalistes. Quelques semaines plus tard, il est reçu en audience par le prince héritier Moulay Hassan et le sultan Moham-med V. Inspiré par cette rencontre unique et ses expériences au Maroc en général, Landau décide de consacrer le reste de sa vie à la cause marocaine. À son retour en Angleterre, il com-mence à publier des articles dans les  journaux et magazines britanniques, dans lesquels il soutient le mouve-ment nationaliste marocain. Allal El Fassi lui adresse un mot de remercie-ment : « C’est pour moi un grand plaisir de vous remercier de votre bonne intention envers ce Maroc qui – n’en doutez point –  sait cultiver sa gratitude envers ceux qui veulent bien s’intéresser à son sort dans un esprit de justice et de compréhension  humaine.[…] C’est notre ami Balafrej qui m’a communiqué l’exemplaire du Times  et nous avons édité votre article, en arabe, dans une circulaire pour toutes les sections du Parti de l’Istiqlal. D’autre  part, et comme vous le savez, beaucoup de journaux français l’ont reproduit ou commenté ; je considère que c’est là le meil-leur moyen de divulguer votre idée  ». En novembre 1950, Landau présente son nouveau livre,  Invitation to Morocco,  au prince Moulay Hassan au cours d’une audience privée. Il donne également plusieurs interviews à Radio Maroc et le quotidien  Al Alam  commence à publier ses articles.Apparemment, sa campagne de propagande personnelle produit l’effet désiré : lorsque Landau revient à Tanger en octobre 1951,les Français lui interdisent de pénétrer dans la zone de protectorat. Abderrahman Anegai, Abdelkhalek Torres et d’autres amis viennent lui rendre visite dans la ville internationale. Juste avant qu’il ne reparte, ils lui demandent de se rendre aux États-Unis pour « éclairer certaines autorités sur la situation réelle au Maroc ». Mohammed Laghzaoui, capitaliste de Fès et important bail-leur de fonds de l’Istiqlal, décide de l’accompagner aux Etats-Unis avec toute sa famille pour échapper à l’ar-restation par les Français. Au début, Laghzaoui rejoint les autres militants nord-africains et organise des réu-nions dans des églises locales afin d’attirer l’attention de l’opinion publique américaine. Puis, en J   A New York, en novembre 1952. De gauche à droite: Mekki Naciri, Mehdi Bennouna, Allal El Fassi, Hassan El Ouazzani et Farid Zayn Al Din, ministre syrien des Affaires étrangères. J   Mehdi Bennouna à New York avec le prince Fayçal d’Arabie Saoudite.  4   - mars 2013   - Za  m ane octobre 1952, il loue un apparte-ment au 60 Sutton Place South, à côté du siège de l’ONU à New York, afin de faciliter les activités des mili-tants marocains. Mais après ces pre-miers efforts pour mettre en place une structure de l’Istiqlal aux États-Unis, Laghzaoui abandonne toute activité de propagande et fait profil bas. Il achète un domicile à Great Falls, une banlieue de Washington DC, et se consacre à la création d’une entreprise.Dès qu’il arrive aux Etats-Unis, Lan-dau entame sa propre campagne de propagande : il rencontre le secrétaire d’Etat Dean Acheson, le sénateur Tom Connally, président de la Commission des affaires étrangères du Sénat, ainsi que d’autres politiciens importants. En outre, Landau donne des confé-rences dans deux universités de l’Ivy League, informe les experts du think-tank Council on Foreign Relations, publie des articles dans la presse américaine, écrit une brochure pour la prestigieuse revue  International Conciliation  de la Carnegie Foundation et donne quelques interviews à la télé-vision et à la radio.Rom Landau est le partenaire idéal pour les nationalistes marocains : anglophone, extraverti et charismatique, il est un observateur « impartial » qui présente les objectifs des nationalistes marocains à l’opinion publique occidentale d’une manière professionnelle et « non biaisée ».Lorsque le bloc arabo-asiatique décide de mettre la question maro-caine à l’ordre du jour de la septième session ordinaire de l’Assemblée géné-rale des Nations Unies, en décembre 1952, les Marocains réalisent qu’il est temps de faire valoir leurs arguments face à l’opinion publique mondiale. Depuis décembre 1951, Mehdi Ben Aboud dirige le bureau d’information de l’Istiqlal à Washington et, en 1952, Ahmed Balafrej, Rom Landau, Abde-rahman Abdelali et Mehdi Bennouna décident d’ouvrir un bureau officiel dans l’appartement de Sutton Place, le Moroccan Office for Documentation and Information (MOID). Ce bureau sert de quartier général à la propa-gande officielle des partis nationalistes marocains aux Etats-Unis, avec l’in-tention de « documenter les délégations qui veulent intervenir devant l’Assemblée  générale sur le problème marocain et de  publier également les informations sus-ceptibles de contrecarrer la propagande tendancieuse exercée par les milieux  français aux Nations Unies  ». Les mili-tants envoient d’innombrables lettres aux rédacteurs en chef des journaux locaux et exposent la situation maro-caine dans les universités, les clubs privés et les églises. Ils commencent par ailleurs à publier deux revues mensuelles, le  Moroccan News Bulletin  et  Free Morocco, qui contiennent de nombreux articles écrits par des Amé-ricains influents s’exprimant en faveur des droits des Marocains. Dans leurs publications, les militants avancent plusieurs arguments pour légitimer leur cause : tous les Marocains par-tagent le même désir d’indépendance, le sultan Mohammed V est un souve-rain moderne qui incarne la nation marocaine, le mouvement nationa-liste aspire à un régime démocratique et rejette toutes les formes de commu-nisme, et un Maroc indépendant serait un partenaire fiable pour les démocra-ties occidentales.Pendant ce temps, Rom Landau devient le mentor des nationalistes marocains et leur porte-parole anglo-phone. Il continue à publier des articles plaidant la cause marocaine dans la presse américaine, notam-ment la revue catholique  America , le  journal académique  Middle East Jour-nal ou encore le quotidien  New York Times . Même l’ancienne first lady Eleanor Roosevelt, personnalité très influente à l’époque, consacre une chronique à la question marocaine après avoir rencontré Landau à la fin décembre 1953 : «  A ce jour au Maroc, le  parti nationaliste est fortement anti-com-muniste, et le sultan et les nationalistes  sont prêts à signer un traité d’alliance avec la France […] En retour, ils espèrent une date précise à laquelle ils pourront  jouir de leur indépendance », écrit-elle. Le sultan fait du lobby L’activité la plus importante reste cependant le lobbying à l’ONU. Pour préparer le terrain diplomatique, Mohammed V permet au journaliste américain Otto Schoenbrun d’enre-gistrer des scènes de la vie privée du roi pour le magazine d’information See it now , diffusé sur la chaîne de télévision CBS, afin de familiariser le public américain avec le Maroc. De plus, Mohammed V demande à Landau d’écrire sa biographie. Le résultat est une hagiographie illus-trée, The Sultan of Morocco, publiée en 1951. L’ouvrage répond parfai-tement aux attentes des militants à New York, qui le distribuent aux Notre Histoire XX e  siècle Sans statut diplomatique officiel ni ressources financières signifiantes, le mouvement nationaliste marocain a réussi à se faire entendre de l’ONU et de l’opinion américaine J   De gauche à droite: Mehdi Bennouna, Rom Landau et le représentant de l’Irak à l’ONU.  Za  m ane - mars 2013   - 5 diplomates internationaux avant le débat à l’ONU sur le Maroc. Selon Robert Montagne, grand orientaliste pro-colonial et spécialiste du monde  berbérophone, « la publication, faite en temps opportun, d’une biographie du  sultan signée de Rom Landau, [qui est]  passé au service du Parti, montrait bien les efforts poursuivis par le Palais pour arracher à la France la concession de ‘‘l’autonomie interne’’, qui n’était […] qu’une étape provisoire dans la conquête d’une indépendance totale ».En novembre 1952, trois groupes de nationalistes arrivent à New York pour soutenir le travail du MOID : Mohammed Hassan El Ouazzani, Mohammed Charkaoui et Ahmed Ben Souda, en tant que représentants du Parti de la démocratie et de l’indé-pendance (PDI) ; Mekki Naciri, qui représente le Parti de l’unité (PU) ; Allal El Fassi et Abderrahman Ane-gai du PI, qui achèvent une tournée à travers plusieurs capitales d’Amé-rique latine. N’ayant pas de statut diplomatique officiel, les nationalistes ne sont pas autorisés à entrer dans le  bâtiment des Nations Unies. Au début, ils s’incrustent à l’ONU avec l’aide des délégations arabiques et islamiques, mais peu de temps après les délégués pakistanais fournissent à Balafrej un passeport diplomatique et à Landau une carte de presse. Ces derniers sai-sissent l’opportunité pour s’entretenir avec les diplomates internationaux comme le Pakistanais Zafrullah Khan et plusieurs autres délégués.La situation diplomatique internatio-nale est extrêmement difficile pour les Marocains. La France refuse d’autori-ser toute intervention étrangère dans ce qu’elle considère comme ses « affaires intérieures ». La plupart des pays occi-dentaux, dont les Etats-Unis, ne sou-haitent pas l’offenser de peur d’affaiblir l’OTAN au début de la Guerre froide. Cependant, les Etats africains et asia-tiques nouvellement indépendants continuent à faire pression pour inclure la question marocaine à l’ordre du jour de l’ONU. Malgré toutes ces difficultés, le mouvement nationaliste remporteun succès partiel avec la résolution A/RES/612 (VII) de l’Assemblée générale du 17 décembre 1952, qui confirme « les libertés fondamentales de la popula-tion du Maroc ». Cette résolution ne condamne pas directement la politique coloniale française, mais les nationa-listes considèrent comme une victoire le fait que l’ONU s’estime compétente pour adopter une résolution relative au problème marocain. Mission accomplie En janvier 1953, la plupart des mili-tants marocains quittent les Etats-Unis, mais Balafrej, Anegai, Ben-nouna et Ben Aboud restent pour continuer le travail. Face à la répres-sion et aux difficultés financières qui suivent l’envoi en exil de Moham-med V, en août 1953, les nationalistes décident de transférer leur bureau à Woodside Avenue, dans le Queens, dans un immeuble plus modeste afin de diminuer les frais. En 1955, quelques mois après le déclenche-ment de la révolution algérienne, les Marocains sont rejoints par les délé-gués algériens du Front de libération nationale (FLN), qui s’installent au MOID durant les premiers mois de leur campagne aux Etats-Unis. Rom Landau, quant à lui, entame une tournée de conférences publiques en Californie, tout en fournissant des conseils au MOID et en écrivant des articles pour  Free Morocco.  En 1954, il devient professeur des études islamiques et de l’Afrique du Nord à l’American Academy de San Fran-cisco et, à partir de 1956, à l’University of the Pacific de Stockton.Evidemment, il est très difficile de mesurer précisément l’impact des nationalistes marocains aux Etats-Unis. Toutefois, le soutien de person-nalités célèbres et influentes comme Eleanor Roosevelt prouve qu’ils avaient réussi à mettre en place un impressionnant réseau de contacts personnels. Le fait que les Marocains aient été invités à donner des confé-rences dans plusieurs universités et clubs privés montre aussi que l’intérêt public pour le Maroc a été considé-rable. En outre, la presse américaine (  New York Times, Christian Science  Monitor, Washington Post  ) a progressi-vement changé d’attitude vis-à-vis de l’Afrique du Nord et s’est finalement rangée du côté de la cause marocaine.La campagne pour l’indépendance du Maroc aux Etats-Unis a été une réussite étonnante. Sans statut diplo-matique officiel ni ressources finan-cières signifiantes, le mouvement nationaliste marocain a réussi à faire valoir ses arguments devant l’ONU et l’opinion publique américaine. Avec l’aide de leurs supporters étrangers et la bénédiction de Mohammed V, ils sont parvenus à mener une cam-pagne qui a sérieusement inquiété les autorités françaises. Dotés d’un savoir-faire et d’un professionna-lisme remarquables vis-à-vis des médias américains, ils ont contribué de manière significative à la mise en place de la campagne du FLN algé-rien, qui a décollé au moment où celle des Marocains tirait à sa fin. w  * David Stenner est un jeune chercheur allemand doctorant aux Etats-Unis. J   Mehdi Bennouna et Ahmed Balafrej (au centre) à New York.
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